mercredi, juin 29, 2011

Embrasser la complexité

Pour préparer la 3e édition française de la conférence Lift qui aura lieu du 6 au 8 juillet à Marseille, nous vous proposons de redécouvrir quelques-unes des plus stimulantes présentations qui s’y sont tenues ces dernières années et que nous avons couvertes.

Retour sur l’édition 2010 avec les présentations de Manuel Lima, Stefana Broadbent et Ivo Gormley…

La complexité n’est-elle pas devenue une caractéristique de nos sociétés, plutôt qu’un bug ? Comment pourrions-nous regagner le contrôle de nos flots d’information, de notre temps ? Pouvons-nous aborder la complexité d’une façon plus productive ? Pouvons-nous mieux la comprendre, mieux la maîtriser ? Tel étaient les questions adressées par les organisateurs de la seconde édition de la conférence Lift France, à la fois à un designer, à un vidéaste et à une ethnologue. Forcément, cela a apporté des réponses multiples.

Visualiser la complexité

Sommes-nous en train de découvrir une nouvelle vision du monde, aussi différente de la vision mécanique newtonienne du réel, que celle-ci le fut de la vision aristotélicienne qui domina tout au long du Moyen-Age ? Le mot clé de cette supposée révolution cognitive, ce serait la « complexité ». Sous cette bannière se regroupe l’ensemble des phénomènes capables de s’organiser spontanément de manière très élaborée, sans intervention d’une intelligence extérieure.


Image : Manuel Lima sur la scène du théâtre de la Criée à Marseille, photographié par Fabien Girardin.

C’est dans le but de mieux comprendre cette révolution de la complexité que le designer Manuel Lima a créé le site Visual Complexity.

Dans sa présentation à Lift le 7 juillet, Manuel Lima a résumé l’actuelle transformation de nos connaissances en citant un article de Warren Weaver (un scientifique qui développa dès 1944 la théorie de l’information en compagnie du célèbre Claude Shannon) sur la complexité organisée, où il tente d’analyser l’histoire de la perception de la réalité en trois étapes :

  • Les 17e, 18e et 19e siècles, époque du triomphe de la mécanique newtonienne furent essentiellement consacrés à l’analyse de la simplicité. Les sciences et les mathématiques de l’époque se chargeaient de comprendre les choses prévisibles, constantes, comme les mouvements des objets sous l’influence des forces physiques.
  • Le 20e siècle s’est intéressé à la complexité désorganisée : le hasard, les statistiques…
  • Le 21e siècle, lui, se heurte à la complexité organisée. Celle justement qui se caractérise par la constitution des réseaux.

Les théories de la complexité sont nombreuses : par exemple, il y a la théorie du chaos, celle des « automates cellulaires » chère à Stephen Wolfram, voire la cybernétique des années 50… mais aujourd’hui celle qui est peut-être la plus populaire (au moins dans les milieux du web, ce qui n’étonnera personne !) est la théorie des réseaux, notamment l’idée des « petits mondes » qui montre comment un certain type de connectivité peut très facilement permettre une mise en relation globale de tous ces éléments (la fameuse notion des « six degrés de séparation »). Selon ses promoteurs, tels que Duncan WattsSteven Strogatz, ou Albert-Laszlo Barabasi, cette théorie permettrait de mieux comprendre toute une échelle de phénomènes, de la physique fondamentale à Facebook, en passant par le clignotement synchronisé des lucioles ou les rythmes du cerveau…

Et pour cause : tous ces ensembles sont en fait constitués de la même manière, à des échelles différentes, avec des composants différents. Comme l’a rappelé Lima « Le cerveau est un réseau constitué de neurones reliés par des axones ; la cellule est un réseau de molécules reliées par des produits chimiques ; les sociétés humaines sont constituées d’individus reliés par des relations amicales, familiales, professionnelles ; les écosystèmes entiers sont des réseaux d’espèces connectées par diverses interactions comme la chaine alimentaire. »

Il y a quelques années, en rédigeant sa thèse, Manuel Lima a créé un outil permettant de visualiser comment l’information se répand à travers les blogs : Blogviz, qui a suscité l’intérêt de nombreux chercheurs. C’est cette recherche sur la nature de la blogosphère qui a conduit Lima à s’intéresser plus avant aux structures fondamentales des réseaux, et à créer Visual Complexity. Ce site est un véritable catalogue illustré des systèmes complexes existant « à l’ère de l’interconnectabilité infinie », un bestiaire de tous les types de réseaux existant dans notre univers.

On y trouve des centaines de modèles. Lima en a mentionné quelques-uns lors de son intervention. Des analyses de la blogosphère politique américaine, par exemple qui permettent de voir si les intersections entre blogs démocrates et républicains permettent de se faire une idée des résultats des élections. Une recherche du même type a été effectuée sur les soutiens à Ségolène Royal, qui incluaient de surcroit les coordonnées géographiques des différents participants.

Un autre type de visualisation, la “blogosphère hyperbolique” de Matthieu Hurst (cofondateur du site Blogpulse) , concerne l’ensemble des blogs et a permis de visualiser des données surprenantes. On y découvre en effet l’existence, au milieu de tous ces sites interconnectés, de petits ilots isolés du reste de la sphère. Des blogs de gens très jeunes, interconnectés entre eux, mais qui ne font guère de liens vers le reste du monde.

Il existe une multitude d’autres exemples, comme les cartographies réalisées depuis Flickr par Fabien Girardin ou cette expérience de Biomapping, qui mesure via GPS le niveau de stress des gens se déplaçant dans la péninsule de Greenwich, à Londres. Il existe même des recherches sur le terrorisme, comme Rewiring the spy, qui cartographie la “carrière” de différents terroristes, pas forcément des leaders, mais ceux qui restent plusieurs années dans le milieu, afin d’analyser la dynamique de ces groupes (pour ActuVisu, Caroline Goulard a fait sa lecture de Manuel Lima en pointant également les différents exemples évoqués).

L’ensemble de ces différentes configurations de réseaux, qu’il est désormais possible d’observer et de mesurer, implique la création d’un nouveau langage, d’une nouvelle syntaxe visuelle, estime Manuel Lima. C’est tout l’enjeu de Visual Complexity.

 

Tous ces réseaux qui possèdent autant de points communs, sont-ils tous des exemples particuliers d’une même structure universelle ? C’est une question que Manuel Lima a posée en conclusion, en nous montrant face à face deux photos aux sujets fort différents. L’une représentant la structure cérébrale d’une souris, l’autre étant une illustration de la forme de l’univers entier. Deux images qui se ressemblent de manière impressionnante, mais une simple analogie est-elle suffisante pour convaincre qu’une révolution scientifique est en marche ?

On voit se profiler aujourd’hui derrière une telle science du réseau l’idée d’un nouveau platonisme, la conviction qu’il existe un « Monde des Idées » donnant forme à l’ensemble des phénomènes. Une idée qui ne va pas sans susciter un certain scepticisme : lorsqu’à la fin de Lift, le géographe Jacques Levy a mis en garde les actuels chercheurs du web contre une « formule magique » susceptible d’expliquer à la fois phénomènes sociaux et physiques, sans doute avait-il en tête la présentation de Manuel Lima. D’un autre côté, on ne peut s’empêcher de penser que ces nouveaux modèles formels nous révèlent quelque chose de profond sur la nature de la réalité, mais quoi ? Pour le savoir, sans doute faudra-t-il aller encore plus loin, construire plus avant ce nouveau langage, et au-delà d’un vocabulaire visuel, fût-il fascinant, s’attacher à l’élaboration de sa sémantique et de sa syntaxe.

Comprendre la complexité des usages

Stefana Broadbent est chercheuse au département d’Anthropologie de Collège universitaire de Londres et s’occupe du laboratoire UsageWatch qui consiste, comme son nom l’indique, à observer les usages, notamment technologiques.

« Cet homme envoie un SMS depuis son lieu de travail », certainement à quelqu’un qui n’est pas loin de lui, car souvent on s’adresse à des amis, à de la famille, explique la chercheuse en nous montrant la photo d’un ouvrier du bâtiment en train de faire une petite pause avec son mobile, comme on la faisait avant avec une cigarette. C’est une action très subversive, car cela remet en question la morale et l’éthique au travail, souligne la chercheuse. « Nous avons appris que pour être productif, il faut être isolé de notre famille et des gens qu’on aime. On ne doit pas être distrait par des activités personnelles au travail. Or, tous les gens qui ont accès à des moyens de communication l’utilisent pour des communications privées sur leurs lieux de travail. » Cette croyance selon laquelle la productivité et l’isolement sont importants dans le travail ne remonte pourtant qu’à la révolution industrielle avec l’invention des lieux de production spécialisée, « quand nous sommes passés du moment où les gens étaient payés pour le produit qu’il fabriquait au temps passé à le fabriquer »« Cette transformation a introduit le problème de l’attention au travail », explique Stefana Broadbent. « C’est à partir de là qu’on a inventé des systèmes de contrôle de l’attention des gens, en transformant les environnements de travail, en introduisant des superviseurs, des agents de maîtrise chargés de contrôler le travail des autres. »

On a la même chose dans le système éducatif : on apprend aux enfants à se concentrer , ce sur quoi se concentrer, ce qui vaut la peine de se concentrer. Il y a beaucoup de discussions et de confusions sur la question de l’attention, estime la chercheuse. « La façon de gérer la complexité et l’attention s’appuie sur l’idée que les gens peuvent la gérer de façon individuelle, que c’est un processus individuel qui s’appuie sur la volonté de chacun. Or, j’aimerais vous montrer que l’attention est un processus social plus qu’individuel. »

Charles Derber en 1979 dans The Poursuit of Attention disait que les relations entre les statuts des uns et des autres étaient liées à l’attention. « Ceux qui ont un statut plus élevé s’attendent à recevoir l’attention des autres et ceux qui ont un statut plus bas doivent porter de l’attention. Mon expérience d’observation des gens sur leurs lieux de travail montre qu’on contrôle la gestion de l’attention des employés de bas niveau, alors qu’on fait confiance aux cadres et dirigeants » : on ne surveille pas comment ils gèrent leur temps. Il y a une rupture sociale considérable dans la gestion de l’attention, liée à la confiance.

A l’heure actuelle, dans beaucoup de lieux de travail, on contrôle l’accès des employés aux modes de communication : accès internet restreint voir interdit, mobiles éteints, e-mails débranchés… « Il y a une grande disparité dans la supervision et le contrôle. Le contrôle de l’attention des gens est pourtant voué à l’échec, même si beaucoup d’entreprises continuent à le faire. Il est devenu de plus en plus impossible à mesure que les moyens de communication se démultiplient. »

Et Stefana Broadbent de prendre un exemple très précis pour nous convaincre de sa démonstration, en observant par le détail un accident de train, le Chatsworth Metrolink Accident de 2008, qui a eu lieu dans une petite ville du nord de Los Angeles : un accident tragique où deux trains sont entrés en collision à 4 heures de l’après-midi faisant 25 morts et plus de 100 blessés. Les deux trains (un de voyageur, l’autre de marchandise) étaient sur la même section d’une voie unique et allaient dans deux sens différents. Le National Transportation Savety Board – NTSB – américain a enquêté sur les causes de l’accident et a montré que le conducteur du train de passagers n’avait pas vu un feu de circulation rouge… Et la raison pour laquelle il ne l’avait pas vu était qu’il utilisait son mobile pour envoyer un texto, car l’enquête a montré que quelqu’un a reçu un texto de lui, 22 secondes avant la collision. On s’est rendu compte que ce jour-là, pendant son travail, il avait envoyé 62 textos. Metrolink avait pourtant édicté des règles de non-utilisation des mobiles en conduisant. Mais si l’on regarde les messages du conducteur, on se rend compte qu’il envoyait des messages pendant qu’il était au travail quasiment tous les jours. En regardant son activité via son téléphone mobile, on se rend compte que lorsqu’il travaillait (11 heures dans la journée, aux heures de pointe du matin et de l’après-midi), il envoyait plus de textos pendant qu’il était au travail que pendant qu’il était au repos. « C’est assez habituel dans nos pratiques, quand on les regarde en détail, en fait », rappelle la chercheuse.


Image : Stefena Broadbent sur la scène de Lift, montrant le schéma des échanges de texto du conducteur de train, photographiée par User Studio.

La société Metrolink s’est défendu en disant qu’elle ne pouvait savoir si le conducteur du train était en train de téléphoner ou de lire son journal. Personne ne voit ce qu’il fait dans sa cabine. Suite à cet accident, le NTSB a conclu… qu’il fallait installer des caméras vidéos dans les cabines des conducteurs !

Dans les jours qui ont suivi l’accident, il y a une loi interdisant à tout employé des chemins de fer d’utiliser des dispositifs mobiles. Une autre loi a interdit l’utilisation du téléphone dans les voitures, et dans toute situation de mobilité.

« Or, si on regarde les facteurs de risque, on se rend compte qu’il y avait bien d’autres éléments qui ne fonctionnaient pas », rappelle Stefana Broadbent jouant au détective… D’abord, cette ligne était une voie unique, comme il y en a beaucoup en Californie, ce qui n’est pas nécessairement sans risque. Ensuite, quand le train est passé au feu rouge, personne n’a pu avertir le conducteur de son erreur. Le système ne permettait pas non plus d’arrêter le train à distance… Enfin, la durée du travail journalier était longue et fractionnée. Les conducteurs sont isolés dans leurs cabines. L’automatisation du système fait que leurs tâches sont très répétitives et ennuyeuses et l’on sait que la répétition des tâches et l’ennui ne favorisent pas l’attention. On s’est également rendu compte que l’autre conducteur de train de marchandise a envoyé également 42 messages avec son mobile durant cette journée…

On pourrait trouver bien des exemples analogues, comme lors du crash d’un avion sur l’Hudson où un contrôleur aérien a été accusé, faussement, d’avoir utilisé un téléphone mobile pendant son travail. On en connait tous, des exemples de ce type, même si, heureusement, souvent, ils sont beaucoup moins dramatiques, reconnaît la chercheuse.

« L’environnement de travail réduit le niveau d’implication des gens. L’automatisation implique des travaux de plus en plus dénués de sens avec des fonctions limitées. On demande à bien des employés de concentrer leur attention sur des tâches sans sens et répétitives et on sait qu’on a du mal à concentrer son attention quand on s’ennuie… Finalement, le téléphone mobile sert à rester vigilant et en alerte. Comme nos vérifications d’e-mails correspondent souvent à une chute d’attention dans notre travail et font partie d’un cycle d’attention qui a pour fonction de la détourner pour nous permettre de nous reconcentrer », rappelle Stefana Broadbent. Enfin, « on peut se demander si la division arbitraire entre le monde privé et professionnel est une si bonne chose. Chacun sait qu’il est important d’avoir des moments de contacts avec les siens dans la journée. Ce n’est pas un choix indivuel, mais bien souvent un choix social imposé par nos représentations… »< :em>

« On peut se demander si la solution de contrôler l’attention des gens est une bonne solution », conclu l’anthropologiste. « La multiplication des caméras de surveillance et des politiques de surveillance augmente plutôt qu’elle ne diminue le problème. Or, les gens trouveront toujours une colonne pour se cacher et faire ce qui est interdit. Le problème n’est pas tant d’utiliser un dispositif électronique pour se distraire, mais de concevoir des environnements qui évitent un ennui massif et qui limitent les distractions. Les mobiles, comme l’internet, ou la nicotine peuvent être un bouc-émissaire facile. mais au final, le véritable défi est de savoir comment concevoir des environnements de travail plus chargé de sens. »

La connexion solution à la complexité ?

Dans son film Us now (voir l’article que nous lui consacrions l’année dernière), le cinéaste et anthropologue britannique Ivo Gormley cherchait à démontrer que « la collaboration de masse va bouleverser l’organisation des gouvernements ». Aujourd’hui, il continue à tracer cette voie mêlant entraide mutuelle, socialisation et participation à la vie de la communauté.

Le philosophe Thomas Hobbes pensait que l’état naturel des êtres humains était de s’entretuer, pour que les uns puissent profiter de ce que les autres ont. A contrario, Kropotkine, connu pour être l’un des théoriciens de l’anarchie, a beaucoup étudié les animaux, des abeilles aux chimpanzés, et estimait de son côté que, s’ils devaient se battre voire tuer pour survivre, ils n’en passaient pas moins beaucoup de temps et d’énergie à s’entre-aider, et que cette forme « naturelle » de l’entraide mutuelle était très importante pour leur survie.


Image : Ivo Gormley sur la scène de Lift, photographié par Ton Zijlstra.

Aujourd’hui, déplore Ivo Gormley, c’est plutôt Hobbes qui a gagné. Lorsque les familles étaient nombreuses et que les habitations étaient surpeuplées, nombreux étaient ceux qui allaient au pub ou au marché, n’hésitant pas à parler avec des étrangers.

Les supermarchés ne sont pas aussi sociaux que les marchés, et les écrans de télévision, les lotissements, les immeubles, ont souvent tendance à isoler les gens, à les anonymiser, à casser les mécanismes d’entraide, d’apprentissage et d’échanges d’antan.

A l’opposé, l’encyclopédie Wikipédia, ou encore le Couchsurfing (ce site par lequel des gens prêtent leurs canapés à des voyageurs du monde entier), montre à quel point les gens ont envie de partager, et besoin de s’entraider. L’internet est un formidable vecteur de socialisation, estime Ivo Gormley, pour qui « nous avons besoin de nouveaux formats d’entraide mutuelle, et de faire revivre les anciens, nous devons remettre ça dans le courant mainstream » :

« Lorsqu’un système donne aux gens la possibilité d’agir de manière positive, ils le font avec plaisir, s’y connectent sur la base de similitudes importantes, pas seulement pour faire le bien, mais aussi de manière très individualiste, parce qu’ils ont besoin d’aide, de trouver des gens dans la même situation. Ce n’est que le début de ce phénomène fabuleux : la possibilité de se connecter – et il faut créer encore plus de possibilités de se connecter. Ce qui s’est passé au 20e siècle est une anomalie… On en revient à ce mouvement où l’on s’intéresse aux autres, où l’on retravaille en collaboration.”

Le nouveau film d’Ivo Gormley, Playmakers montre comment certains se réapproprient le jeu pour créer du lien social. Ainsi de ces jeunes blancs de la classe moyenne partis jouer à chat dans la rue, la nuit, et qui, confrontés à des jeunes Pakistanais qui ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient et qui hésitaient à aller se plaindre à la police, les ont finalement invités à venir jouer avec eux, pour finir bras dessus bras dessous après une partie nocturne endiablée.

Playmakers from thinkpublic on Vimeo.

Ivo Gormley explique également avoir travaillé dans le service qui s’occupe des patients atteints d’un cancer pour casser les hiérarchies constituées, permettre aux malades de prendre des responsabilités, et améliorer les relations du personnel soignant et des patients.

Evoquant l’individualisme et la compétition qui règne généralement dans les salles de gym, ce qu’il qualifie de « mauvaise gym », et l’isolement croissant des personnes âgées, il a aussi participé à la mise en place du projet Good Gym, via l’agence d’innovation sociale britannique Think Public pour laquelle il est anthropologue, qui incite ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas perdre de temps à aller en salle de gym à aller courir pour apporter par exemple un journal à des personnes âgées, trop contentes de pouvoir ainsi voir du monde. Dans les deux cas, le bénéfice est non seulement social, mais également physiologique : avoir des contacts réguliers avec des jeunes a un impact direct sur l’espérance de vie des plus âgés, leurs capacités cognitives et leur santé vasculaire.

Pour Ivo Gormley, si le 20e siècle semble avoir donné raison à Thomas Hobbes, les nouvelles formes de sociabilité et d’entraide mutuelle que l’on voit poindre, notamment via le Net, nous renvoient plutôt à Kropotkine. Et nous aurions probablement beaucoup à gagner à tenter de reconcevoir nos relations, et nos actions, afin de remettre l’entraide mutuelle au coeur des processus.

Rémi Sussan, Hubert Guillaud, Jean-Marc Manach

vendredi, juin 03, 2011

Le Figaro - Livres : Céline vu par sa fille

C'est pour elle qu'il écrivit son seul livre pour enfants, Histoire du petit Mouck Colette Destouches-Turpin est morte le 9 mai dernier dans sa quatre-vingt-onzième année. Elle était la fille unique de l'écrivain. Durant les années 1990, elle entama la rédaction de ses souvenirs. Ce sont ces feuillets (une trentaine) que nous avons pu nous procurer grâce à David Alliot, qui avait été l'un des rares auteurs à avoir recueilli son témoignage oral en 2001.Ce témoignage fait d'ailleurs partie des deux cents que compose son monumental D'un Céline l'autre, plus de mille pages qui forment une saisissante biographie kaléidoscopique d'un Céline vu par les autres. Colette Destouches est donc l'enfant de Louis-Ferdinand Céline et d'Édith Follet, célèbre dessinatrice à l'époque, elle fut la deuxième épouse de Céline, elle avait travaillé pour La Semaine de Suzette et illustra aussi bien Baudelaire que Mme de Lafayette… et le Petit Mouck.

Dans cette trentaine de feuillets, il y a des morceaux d'anthologie. Il faut dire que, à l'âge de douze ans, elle était tout près de son père, dans le studio de la rue Lepic, quand celui-ci était en train d'écrire son chef-d'œuvre, Voyage au bout de la nuit. Un témoignage extraordinaire sur la méthode Céline: «Je l'ai vu fabriquer son texte: il écrivait sur les murs, sur le papier peint et tout ce qui lui passait par la tête. Ensuite, il venait piocher dans ces notes pour les mettre dans son livre.»

À la lecture de ces souvenirs que Colette Destouches avait prévu de publier, ce qui frappe en premier, c'est l'extrême naïveté du texte et son écriture tremblante elle en commença la rédaction alors qu'elle avait plus de soixante-dix ans.

«Un clown»

«Enfant, il me faisait un peu peur. Il faut dire que son attitude vestimentaire et autre était très caméléon (...) Je me souviens d'un “goûter” rendez-vous (rencontre habituelle de mon père, ma mère et moi-même souvent à l'Hôtel Lutetia) où il nous est apparu avec un pardessus redoutable par ses couleurs et son originalité. En quittant le Lutetia, ma mère me dit: “J'ai l'impression que dans mon jeune âge j'ai épousé un clown.”»

« Quand le “Voyage” était en route »

Je couchais souvent rue Lepic au cours de ces séjours auprès de mon père. Je dormais dans le petit lit du studio, à cette époque le Voyage était en route. Il écrivait surtout la nuit. Il s'asseyait à son bureau, dans cette même pièce, qui était notre chambre à tous deux.

«Seulement il allumait la lampe de son bureau une bonne partie de la nuit. J'avais le sommeil léger, il n'était pas facile de dormir. De temps en temps, il me demandait: “Tu dors, Colichon? - Oui, Papa.” Je faisais mine de dormir. Il me posait la même question un peu plus tard. Je ne répondais plus mais j'avais un œil ouvert et je le regardais. J'avais du mal à m'assoupir avec l'éclairage. Mais surtout il parlait seul et très haut, se levait, circulait en parlant encore plus fort. J'avais droit à tous les personnages qui défilaient devant moi et j'espérais qu'ils mourraient bientôt. La nuit était très longue… Maintenant, il parlait tout seul dans la journée et m'écoutait distraitement avec un gentil sourire. Je l'ai entendu aussi rire de ce qu'il venait de se dire à lui-même.»

«La vie, c'est plutôt un hôpital qu'un festival»

«J'avais seize ans quand j'ai eu une déception sentimentale. Le fiancé s'était dérobé, parce que j'étais la fille de Céline. De ce fait, ce garçon ne voulait plus m'épouser. Je courus chez mon père, pensant y trouver consolation et réconfort ; c'était pour moi le suprême recours, un refuge contre l'adversité. Il a essayé de me consoler: “Nous allons d'abord traiter cette émotivité délirante”, dit-il. Louis argumentait vigoureusement, pensant me guérir à tout jamais du mariage. Je devais rester célibataire. L'idée que je puisse un jour me marier lui était intolérable. Je devais me mettre dans la tête que les hommes étaient tous polygames et que la nature le voulait ainsi. Il en profitait pour me raconter ses propres expériences sentimentales. Cela n'était pas fait pour me consoler. Je repartais au petit jour, autant ébranlée, si ce n'est davantage. Au moment de le quitter il eut certaines phrases rassurantes: “ La vie, c'est plutôt un hôpital qu'un festival” et encore : “L'expérience est une lanterne qui n'éclaire que celui qui la porte.”»

«De retour du Danemark»

«Je me souviens de son retour de ce fameux pays nordique. Mon père m'avait convoqué chez M. et M me Marteau. Ces derniers l'avaient accueilli avec bonté et générosité, dans leur hôtel particulier à Neuilly. J'étais tellement émue en allant à ce rendez-vous que je ne me rappelle ni le jour ni l'heure. Il m'a semblé, étant arrivée ponctuellement, avoir attendu très longtemps, le cœur battant. J'observais que les murs de l'escalier étaient recouverts de grandes fresques peintes par Gen Paul, représentant des épisodes de Voyage au bout de la nuit. C'était gigantesque, les personnages étaient grandeur nature.

Les proportions de l'ensemble étaient celles d'un château… De tout en haut, enfin, je vis un vieillard méconnaissable, qui descendait au milieu des fresques, très doucement, tout en pleurant. Il est là, il se jette dans mes bras, et là je le reconnais. Il est si léger, si vieux… Nous ne parlons pas. Nos larmes coulent, quelques mots sans suite, et c'est tout… On avait tout dit…»

«La famille fut bouleversée par “Mort à crédit”»

«Quand parut Mort à crédit, la famille entière fut bouleversée par l'outrance de cette caricature de Fernand et de Marguerite. Cette mère a une telle confiance en son fils ! Elle est pieuse et ne manque jamais la messe un seul dimanche. Docile et naïve et aveuglée d'admiration pour Louis, elle obéit ponctuellement à l'interdiction d'ouvrir le livre. “Tu dois empêcher ta grand-mère de lire Mort à crédit, me dit-il. C'est un roman, non une réalité, elle ne saurait pas faire la différence.” Volubile comme elle l'était et n'écoutant jamais les réponses aux questions qu'elle posait, ce ne fut pas difficile de la décourager. Cependant n'a-t-elle pas soupçonné quelque chose?

Quant à l'Oncle Louis, il s'empresse d'ouvrir le livre. Il écume, ses yeux noirs d'ancien joueur de prunelles lancent des flammes ! Il hurle: “Je vous l'avais bien dit, c'est un voyou, c'est une horreur”, et du haut de sa stature d'hidalgo, il vocifère des injures, avec son surprenant accent faubourien qui détruit toute sa prestance. Que de paroles inutiles dans sa loquacité aberrante. Cependant comme il était un très brave homme, il fut d'un dévouement remarquable, pour son neveu, dans les mauvais moments.»

jeudi, mars 31, 2011

Pierre Etaix, enfin libre et fêté ! - lesoir.be

Les 5 films de Pierre Etaix

Le Soupirant (1962) Un jeune homme doit trouver une épouse. Situation simple, minimaliste, où Pierre Etaix révèle une formidable inventivité, tout à la fois burlesque et élégante, qui en fait un héritier de Keaton et de Langdon.

Yoyo (1964) L'hommage d'Etaix au monde du cirque est un chef-d'oeuvre. Le cinéaste installe un personnage dandy et solitaire, qui ira de la vie de château à celle de bohème.

Tant qu'on a la santé (1966) Etaix fait preuve d'un montage sonore ébouriffant. La satire se fait plus grinçante. En point de mire, la publicité et le monde moderne.

Le Grand Amour (1969) Un homme marié rêve secrètement à sa secrétaire. Son imagination déborde, et l'emmène la nuit à embarquer sur des lits buissonniers.

Pays de cocagne (1969) Le pamphlet d'un homme en colère, flinguant aux lendemain de mai 68 la France des boeufs, massés dans les campings et devant leurs télévisions.

La fête à Etaix

La Cinematek entame ce mercredi un grand cycle Etaix, à Flagey, qui durera jusqu'au 17 avril. Dès ce soir, Yoyo, précédé d'Heureux anniversaire. Pierre Etaix sera présent le 26 mars. Infos : www.cinematek.be DVD Il y a trois mois sortait l'intégrale de ses films dans un formidable coffret (Arte Editions), reprenant ses cinq longs-métrages restaurés, ses trois courts, un portrait inédit signé par sa compagne Odile Etaix et un merveilleux livre collector, conçu par Marc Etaix. Télé La RTBF consacrera le 30 mars une émission à Etaix (22h, la Trois)

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Ce jour-là, nous sommes à Pigalle, mais c'est comme si soufflait le vent doux et printanier de Florence. Il fait beau. Pierre Etaix ouvre la porte de son appartement et décoche un grand sourire affectueux. Nous entrons. Il y a du monde : une sculpture sur bois de Buster Keaton, le sourire ravageur de Jerry Lewis, la trogne généreuse de Coluche, un chat répondant au prénom de Stanley. Un petit musée imaginaire, en somme, habité par des amis bienveillants. À dix ans, Pierre Etaix rêvait de devenir clown. Il n'a jamais dévié de ses rêves. Tout au plus a-t-il collectionné les talents : dessinateur, gagman (pour Tati), affichiste, homme de cirque et de music-hall, magicien à ses heures. Et, bien sûr, cinéaste et acteur.

À 82 ans, Pierre Etaix retrouve le sourire, et il ne l'a pas volé. Longtemps mise au placard, par des escrocs à col blanc qui ont cru pouvoir ravir un joli butin, l'œuvre d'Etaix a retrouvé sa libération (et son père) depuis l'an passé. La justice lui a donné raison. Du coup, les cinq films du maître du burlesque ont été restaurés. Gravés sur DVD, dans un irrésistible coffret, avec la collaboration de sa compagne Odile Etaix et du fils de Pierre, Marc Etaix. Et voilà que la Belgique, via sa cinémathèque, s'apprête dès ce soir à lui rendre un formidable hommage. Il durera un mois. La vie est belle !

Il y a cinquante ans, vous deveniez cinéaste. C'était une profession de foi ?

Oh non. Je suis devenu cinéaste malgré moi. Quand je faisais du music-hall et du cirque, m'est venue un jour une idée proprement cinématographique. Celle d'un homme amoureux qui, après avoir reçu par courrier une photographie déchirée de son amie, décide de lui répondre. C'est la rupture, et nous sommes plongés sur la page d'écriture de l'homme, avec la main qui écrit, puis qui raie. J'ai téléphoné à Jean-Claude Carrière, qui à l'époque voulait faire du cinéma. Je lui ai dit : est-ce que ça vous intéresse ? Il est venu, on a travaillé à ce premier court-métrage (Rupture), on s'est amusé comme des fous à imaginer des choses dans une continuité temporelle.

Vous avez travaillé avec Tati. Mais à revoir vos débuts, avec « Le Soupirant », on voit plus une parenté avec Keaton.

Quand j'ai commencé avec Tati, j'étais inconditionnel. Tout ce qu'il faisait semblait être la vérité première sur le cinéma comique. Il imposait ses idées avec une telle fermeté, que je ne remettais pas en question ce qu'il disait. Et au cours du temps, sur les quatre années de collaboration, j'ai commencé à prendre des distances. Ça me semblait absurde par exemple de vouloir tout montrer dans un plan-séquence. Certaines choses n'étaient pas lisibles. Pourquoi se refuse-t-il, me disais-je, à découper un petit peu plus ? Et en même temps, cette absence du personnage, cette volonté de ne pas faire apparaître Hulot et de le voir d'un peu plus près, de voir comment il était socialement, affectivement parlant, tout ça ne me paraissait pas normal. J'avais des idées différentes, qui m'éloignaient de lui. Je ne comprenais plus bien. Keaton, je l'ai découvert un peu plus tard. Mais c'est juste, ce que vous dites.

Avec « Yoyo », vous signez un hommage au cirque, mais sans jamais filmer le cirque !

Les artistes du cirque, on ne peut pas les filmer dans leur fonction, ce qu'on n'hésite pas à faire aujourd'hui pour la télévision, et qui est une erreur colossale. Il faut vivre l'instant d'un numéro, quel que soit le numéro. Quand on vit un instant aussi fragile que celui d'un acrobate ou que celui d'un éclat de rire d'un clown, on ne peut pas le transposer et le mettre en conserve, en entendant des rires off. C'est pas possible !

Yoyo est un enfant du cirque grimé en Auguste. On sait que le clown était chez vous un rêve d'enfant. Vous grimiez-vous aussi en clown, à dix ans ?

Oh oui ! J'avais des copains qui venaient le jeudi, et on faisait du cirque. On était tous maquillés. On faisait de la musique. Et moi, je faisais l'Auguste.

Avec « Tant qu'on a la santé », perce en vous au milieu des années soixante le désir d'entrer dans la satire sociale. C'était nouveau, ça !

Le public avait à l'époque boudé Yoyo. Le distributeur ne l'avait pas du tout apprécié. Le cinéma était permanent, de sorte que les gens arrivaient en plein milieu du film, ils ne comprenaient rien et ressortaient. J'en étais blessé. Et je me suis dit : je vais faire un film dans lequel les gens entreront au hasard, et trouveront toujours quelque chose qui les ferait rire. Mon souci, c'était de faire rire. Or, à l'époque avec Carrière, on vivait toute la journée dans un hôtel particulier qui se démolissait à coups de marteaux-piqueurs. Les voitures s'accumulaient partout. C'était l'enfer. Et il y avait un slogan, à l'époque, qui disait « gardez le sourire ! ». Je trouvais ça d'une absurdité exemplaire. Et tout ce climat m'a amené à faire ce film.

« Le Grand Amour » renoue avec une tradition qui vous est chère : le point de départ narratif est d'une simplicité totale.

C'est la clé ! Ici, un homme marié tombe amoureux d'une autre. Carrière disait cette chose : plus le sujet est simple, plus il offre d'ouverture à toutes les perversions possibles. Et c'est vrai ! À la recherche de gags, on peut raconter une histoire sans s'en apercevoir. C'est tout le principe du cinéma de Keaton. Et ça, c'est une grande leçon. C'est ce qu'il y a de plus précieux dans le cinéma comique. Le Grand Amour, c'est un thème de vaudeville traité en slapstick.

« Pays de cocagne » surprend. Est-ce un coup de gueule contre le désenchantement de 68 ?

Oui ! J'étais ulcéré. Découvrir la France aux lendemains de mai 68 dans ce merdier ! Ils étaient repartis à cent à l'heure dans la consommation. Terrifiant.

Vous y aviez cru, à 68 ?

J'étais plein d'espoir au départ. Mais très vite, c'est devenu une mode. Les gens s'investissaient dans quelque chose qui n'appartenait pas à leurs vraies convictions. J'ai connu des cinéastes qui faisaient semblant. Le côté « fausse révolution » ne me plaisait guère. Il y avait les campings, les plages, la publicité. J'ai côtoyé les gens du podium d'Europe 1, qui avaient un mépris total des gens qu'ils exploitaient. J'ai fait un film finalement burlesque à partir d'éléments réels.

Le film a été mal reçu. Vous a-t-il coûté votre avenir dans le cinéma ?

Il est resté dix jours à l'affiche. Les critiques, de gauche comme de droite, ont eu le temps de me traîner dans la merde. Europe 1 avait conditionné la critique. Ils avaient même pris onze avocats, avant d'abandonner l'idée. Mon producteur m'a laissé tomber. Carrière le dit aujourd'hui : ça a été une atteinte à ma vie privée, et à partir de là, c'était fini.

Fini, et pourtant, vous ne manquiez pas de projets ! Dont un avec Jerry Lewis.

À l'époque, les gens disaient : « Oh, Jerry Lewis, c'est fini aujourd'hui ! »

On sait l'amitié profonde qui vous unit. Comment s'est-elle déclarée ?

C'était en 1965. Il était à Paris. Il tournait Boeing Boeing. Un soir, il voulait voir un film comique français. Robert Benayoun l'a emmené voir Yoyo. Il l'a vu deux fois de suite. Le lendemain, j'ai Jerry Lewis au téléphone, à côté de Benayoun. On se voit au Ritz peu après. J'avais une trouille terrible. Il est arrivé. Je le vois encore descendre les escaliers. Il m'est tombé dans les bras. Il m'a dit : « Je te connais. Tu es mon ami pour la vie. » Depuis, pas une faille entre nous. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un avec qui j'ai une telle connivence. Il m'a dit un jour : « Dieu est très dur avec les comiques. » C'est tellement vrai.

La traversée du désert, les ennuis juridiques, le hold-up de vos films vous ont-ils appris quelque chose ?

J'en tire une énorme surprise. Je suis parti sur l'idée de me battre jusqu'au bout, pour récupérer mes films. C'est une grande surprise de voir que des gens, et souvent de jeunes gens, fonctionnent et les apprivoisent. Et en même temps, ça me donne du cœur au ventre pour faire autre chose. J'ai envie d'aller sur scène. Si je peux tenir le coup quelque temps, ce sera formidable. Mais pas de projet d'avenir. Je n'en ai jamais fait. J'ai toujours vécu l'instant.

lundi, février 28, 2011

La physique et l'emplacement des commerces - CNRS

Si vous avez l'habitude de vous promener dans une grande ville, vous avez sans doute remarqué la grande diversité des implantations commerciales. Peut-être avez-vous également constaté que certains types de commerces s'établissent les uns à côté des autres, alors que d'autres se séparent très nettement.

Cette intuition vient d'être confirmée par Pablo Jensen, du laboratoire de physique de l'ENS de Lyon (CNRS, ENS) et de l'Institut des systèmes complexes (CNRS), en combinant des outils propres à la géographie, aux systèmes complexes... et à la physique. Il s'agit tout d'abord de localiser les magasins sur une carte. Une fois obtenues leurs coordonnées précises, il est possible de calculer, comme en physique, leurs coefficients d'attraction et de répulsion, en comparant leurs emplacements réels avec une répartition au hasard.

Appliquée aux 8000 commerces de la ville de Lyon, cette méthode montre par exemple que, alors que les magasins de vêtements ont tendance à se regrouper, les boulangeries se répartissent assez uniformément, et côtoient les boucheries. Le regroupement des activités commerciales selon leurs attractions et leurs répulsions aboutit à une classification très proche de celle utilisée par la Chambre de commerce: les services à la personne, l'alimentation, l'équipement de la maison et l'équipement de la personne.

Cette méthode, qui donne lieu à un article dans Physical Review E, permet aussi de prédire de bons emplacements pour l'implantation de nouveaux magasins. Testée empiriquement, elle sera bientôt utilisée par la chambre de commerce de Lyon pour le conseil aux artisans.

Une étoile plante - L'histoire d'une revue consacrée à l'étrange qui connut ses beaux jours dans les années 60 - Par Frédérique ROUSSEL

QUOTIDIEN : Jeudi 21 septembre 2006 - 06:00
Clotilde Cornut La Revue Planète (1961-1968). Une exploration insolite de l'expérience humaine dans les années soixante L'OEil du Sphinx, 284 pp., 19 €.


Une revenante hante en cette rentrée les librairies. Sa silhouette n'a pas changé : carrée, épaisse, avec un fond noir sur le dessus qui fait ressortir une tête non humaine, une amulette macabre (clin d'oeil au symbole de l'ombre jaune de Bob Morane). Planète, disparue en 1968, ressusciterait-elle ? Vague vertige avant d'ouvrir l'objet. Il s'agit en réalité d'un essai sur cette revue qui défraya la chronique des années 60, un mémoire universitaire d'histoire contemporaine, celui de Clotilde Cornut, soutenu en 1994 sous la direction d'Etienne Fouilloux à Lyon-II. La chronique d'une aventure de quarante et un numéros, placée sous l'emblème du réalisme fantastique.
Quand elle paraît en octobre 1961, Planète ne naît pas d'une table rase. Deux ans avant l'a précédée le Matin des magiciens, de Louis Pauwels et Jacques Bergier. Les deux hommes se sont rencontrés en 1953, grâce à André Breton puis René Alleau, spécialiste de l'histoire de l'alchimie. Leur collaboration sera complémentaire et productive. Le premier est journaliste et écrivain, le second scientifique et résistant. Pour Edgar Morin ( le Monde du 3 juin 1965), «la rencontre de la frénésie imaginative de l'un, de la tension vers le mystère et l'espoir de l'autre donna cette synthèse particulière qu'est "le réalisme fantastique" ». Bergier passait chez Pauwels qui écrivait ensuite, raconte la légende. Sociétés secrètes, nazisme occulte, univers parallèles, ultra-humains... Ce livre étrange et foisonnant devient un best-seller.
Les auteurs décident de prolonger l'essai. La décision est prise dans le train Lille-Paris, entre Pauwels et François Richaudeau. A leur arrivée gare du Nord, les deux hommes avaient décidé du nom de la revue, des principales rubriques, du format, du graphisme et de l'illustration. Planète vise à offrir un panorama de toutes les expériences humaines (littérature, science, art, religion, histoire..) à travers le prisme du merveilleux et de l'insolite. C'est cette ouverture-là, sans brides, qui définit en somme le réalisme fantastique. La maquette attire l'oeil : format carré, textes sur deux colonnes, nombreuses illustrations avec toujours une représentation de visage humain sur la couverture (statue antique, masque tribal, oeuvre d'art contemporain...). Le premier numéro, 158 pages, fait un tabac inattendu. Tiré à 8000, il faudra réimprimer pour atteindre les 100 000 exemplaires vendus. Dès la deuxième année, la revue bimestrielle atteint la barre des 30 000 abonnés.
La ligne éditoriale de Planète (slogan : «Rien de ce qui est étrange ne nous est étranger !» ) est d'offrir «autre chose», de réconcilier la science et la spiritualité. Dès son premier numéro, elle se réclame de Teilhard de Chardin, qu'elle contribuera à faire connaître. De lui, elle cultive cette phrase-clé : «A l'échelle du cosmique, toute la physique moderne nous l'apprend, seul le fantastique a des chances d'être vrai.» La revue se positionne aussi contre la littérature de l'époque, le Nouveau Roman et l'existentialisme. Aucun sujet n'est tabou, aucune barrière valable, et Planète traite allègrement de science, de littérature, d'archéologie, de civilisations disparues, des mystères du monde animal, de l'érotisme, d'histoire invisible, d'ufologie, de parapsychologie... C'est un «magma», écrit Clotilde Cornut, dans ce remarquable essai assorti d'un appareillage bibliographique complet de Joseph Altairac. On lui reprochera aussi ses sujets «fantaisistes». Le lecteur peut y lire des nouvelles de Lovecraft, Borges, Bradbury ou Clarke. L'équipe elle-même, composée de figure comme Jacques Sternberg, Rémy Chauvin ou Aimé Michel, est de composition hétéroclite : «Il y a du chrétien, du panthéiste, du marxiste, du rationaliste, de l'anarchiste, un peu de tout sauf du conformiste» (1).
L'histoire de Planète est celle d'un miracle, qui a rencontré un besoin de libération de l'imagination. Celle-ci était pour Planète «une des meilleures armes pour accéder à la connaissance et au réel». La revue sombra après Mai 68, pour renaître sous la forme d'un Nouveau Planète . Mais ce n'était déjà plus pareil.


(1) «Louis Pauwels ou le malentendu», Grasset, 1989.

Des structures réactives débarquent en ville ! - Source : Internet-Actu - License CC, le 13/09/2006 à 16h37

Les architectes de demain réfléchissent aux manières de construire des immeubles qui fonctionneraient comme des systèmes vivants, changeant de forme en réponse aux conditions climatiques (vitesse du vent, température, ensoleillement) ou en fonction de ses usages (pour adapter la circulation des personnes, de l’air conditionné ou du chauffage).

Ces premières structures réactives sont déjà en construction, notamment au Bureau des architectures réactives où Tristan d’Estree Sterk travaille à un squelette qui envelopperait les bâtiments. Activé par des “muscles” pneumatiques, il permettrait par exemple à une maison de secouer la neige tombée sur son toit. Des peaux plaquées sur les immeubles, construites en matériaux de nouvelle génération, sauront altérer leurs formes pour suivre le soleil, ajuster la luminosité et capter l’énergie solaire, explique Sterk à Wired. Le MIT organise même une compétition pour fabriquer la musculature d’un mini gratte-ciel.

De quoi renforcer la position qu’exprimait en mars 2006 William J. Mitchell, directeur du nouveau laboratoire “Ré-imaginer le futur” de l’Ecole d’architecture et d’urbanisme du MIT, dans MetropolisMag, sur les villes en 2020 : “Nos villes se transforment rapidement en écosystèmes artificiels, en organismes numériques intelligents, interdépendants et interconnectés. (…) Il est évident qu’inclure l’intelligence dans les objets crée de nouvelles fonctionnalités, mais il est moins immédiatement évident qu’elle en change également leur forme et leur dimension, ainsi que les rapports qu’ils entretiennent dans l’espace”.

À l’appui de ses idées, Bill Mitchell décrit plusieurs projets du MIT : les “concept cars” urbains et pliables du laboratoire Smart Cities, qu’il dirige ; les appartements réactifs du laboratoire House_n, capables de reconnaître les comportements de ses habitants (et de s’adapter à leurs activités, leurs habitudes alimentaires, ou leur condition de santé) ; les parkings intelligents du SenseAble City Lab, qui invitent les automobilistes circulant à proximité à occuper les places vacantes quand ils en cherchent, faisant varier les prix selon les emplacements ou la demande ; ou enfin les travaux de son laboratoire Re-imaginer le futur, créées pour l’Exposition universelle de Saragosse en 2008, comme les fontaines qui permettent de créer des lignes de textes avec de l’eau ou des lumières réactives qui suivent les pas des passants dans la ville.

William J. Mitchell conclut : “Ces projets suggèrent l’apparition d’une nouvelle étape dans l’évolution des villes. Les villes pré-industrielles étaient plutôt des squelettes arrangés pour abriter, sécuriser et utiliser l’espace au mieux. Avec l’ère industrielle, les bâtiments et les quartiers se sont dotés de systèmes d’écoulement et d’approvisionnement pour l’eau, l’énergie, la ventilation, le transport, et l’enlèvement de détritus. Avec leurs entrées, sorties et physiologies artificielles, ils ont commencé à ressembler à des organismes vivants. Aujourd’hui ces organismes développent leurs systèmes nerveux artificiels qui leur permettent de se comporter de manière coordonnée et intelligente. A mesure que les villes et leurs composants deviennent plus intelligents, ils commencent à adopter de nouvelles formes et structures. Ils deviennent programmables. Et la conception de leur logiciel devient aussi cruciale - au point de vue social, économique et culturel - que celle de leur matériel”.